Les rivages lointains qu'on imaginait. Si proche, là, dans la main, dans la voix, les yeux, les rires, les jeux, dans les chants, dans la rue. Rivages lointains mais présent, là, dans notre vie, Dieu ou bonne étoile, nonchalance à ne pas pouvoir imaginer le pire. Une vie arrêtée qui fusait, qui roulait, qui coulait avec nous et le rire des oiseaux. C'est loin. Encore présent. Enfance. Refuge. Une cabane, quelques années, un feux de bois, des cailloux, rien d'autre, un petit quelque chose. Une ronde, une farandole, des saute-mouton et des cache-cache, des chats perché, des cordes, des jeux de l'élastique. Dans tout les sens, heureux, dans le corps, sans queue ni tête, heureux. Malheur caché aussi. Mais que d'instants nous pouvions prendre, que de moment, de poignée de bonheur. Il fallait rien. Et le chemin que nous prenions, entre cimetière et parcelle de Monsieur Esparceil. Il menait au dépotoir. C'était un chemin d'honneur, de gloire, vers les trésors, les secrets, la crasse. Les clous, les pneus, les carcasses de frigo, les machines à laver, les fils électrique et le cuivre que nous voulions vendre. De la terre renversée, des vieux vêtements, là, un flaque, des petits chat noyés dans un sac, des légumes pourris, là, des pieds de tomates qui vivent, qui portent du fruit au milieu de cette terre. Un miracle ces pieds de tomates. Je les vois. Les arracher, les amener ailleurs, mais je n'est pas de jardin. Des cabanes et le ferrailleur à côté, le hangar. Du maïs tendre, un corbillard, des bouteilles. Parfois de vieilles pièces, là, un sourire de coquelicot, ici, des fleurs blanches avec du jaune au milieu, charnues, mi pâquerette, mi marguerite, odorantes. Et les bleuets dans cette décharge. Y avait des bleuets dont la couleur se donnait, anachronique. De vieux vélo aussi, de vieux jouets, rouge, bleu, vert et un canard jaune, des nounours, des poupées, de vieux journaux, des papiers jaunis. Nous cherchions l'inconnu, le secret, l'histoire de tant d'objets. Des cailloux, des cailloux, de la terre, de la terre et la terre avançait à chaque camion qui en déversait. Et le vide se combler. Bientôt la décharge tomberait dans la rivière. La décharge d'en haut avancée. La décharge dans bas devenait plus mince. Tout recouvert un jour, il ne fallait rien laisser perdre. Urgence. Et à côté le cimetière était retenu par des peupliers plantés en terrasse. Et il y avait cette lumière. On y allait longtemps, tout les jours, je ne sais plus ce qu'on y faisait. Il y avait les premiers jeux d'amour, dans les ordures, cachés dans des cartons. Nous les ramenions derrière le château d'eau. Nous en faisions des trains fantômes et des cabanes, salle commune et chambre à part. Enfance. Etait-elle autre chose qu'un déni d'absence. Nous étions peu et beaucoup, proches et si éloignés plus tard par l'école. Retirés des champs, éduqués nous serons. Chemin perdu, trace que je ne suivrais plus, simplicité révolue. Un temps assassiné, amour, jeux, construction envolés. Je n'aime pas l'école. J'aimerais un jour, je découvrirais. Non. Jamais. Rien appris. Rien aimés. C'était mauvais l'école. Si. Juste l'odeur des vers à soie, du mûrier, des cocons, de la petite imprimerie et des caractères à l'envers et le miroir et le bocal à poisson et les pots de fleurs brisés en poursuivant Christine. Des visage si proche et si éloignés déjà. J'aurais voulu qu'il me pousse des ailes. Que d'années perdues à ces écoles. Primaires, secondaires et supérieur. Mon Dieu que d'importance à ces bastions. Les études d'abord, la liberté ensuite. La vie après. La vie jamais. J'ai pas vu que je la perdait. Mélangés. Sans singularité. Et je revois mes champs, et les bouquets de brindilles. Le mimosa volé pour aller le vendre, et les soucis. Je revois les champignons de peuplier plus loin, à la Mouline. Les bouses de vaches, les troncs coupés qui pourrissaient et l'arbre à Tarzan. Il parait qu'il y avait des morts, là. Il y était toujours, sous l'eau, sous les poutrelles en fer d'un vieux moulin effondré. Des corps retenus. J'avais peur qu'il remonte à la surface quand j'allais pour pêcher. Rester au bord. Ne pas y aventurer un pied. Il parait que c'était profond ici, des mètres, des mètres. Des traîtres, des traîtres.
Publié par mayoune à 15:20:38 dans . | Commentaires (0) | Permaliens